Visages de la série Inspecteur Derrick :
Wilfried Baasner, une interprétation sans demi-mesure
1ère partie
Parmi tous les personnages peu recommandables mis en scène par la série Inspecteur Derrick, deux des plus effrayants ont été interprétés par Wilfried Baasner, lequel incarne à merveille le malfaiteur dont on n’oserait discuter les ordres quand bien même on se rangerait au nombre de ses complices. Bien que l’acteur, disparu il y exactement 20 ans, le 28 mars 2006, n’ait ainsi joué que dans deux épisodes, et qu’il n’occupe réellement le devant de l’affiche que dans un seul, sa présence est particulièrement marquante, de sorte qu’on doit l’associer aux "grands méchants" de la série et qu’il justifie qu’on lui consacre la première des évocations dédiées aux interprètes occasionnels ayant pris part à la célèbre création d’Herbert Reinecker, et sans aucun doute largement contribué à son succès même si le public français n’en est pas nécessairement conscient. Tout spectateur qui a visionné l’épisode Une longue journée n’a pu qu’être saisi par son personnage effrayant.
Wilfried Baasner voit le jour le 28 mai 1940 à Mohrungen dans ce qui est alors la Prusse orientale et qui appartient aujourd’hui à la Pologne, la commune ayant été renommée Morag. Il quitte son lycée à l’âge de 17 ans pour se lancer dans une carrière d’acteur. Il réussit son audition à l’école municipale de théâtre d’Hambourg auprès d’Ida Ehre qui devient son professeur. Amené à l’instar de ses partenaires à se raser la tête pour la représentation de L’opéra de quat’ sous de Bertold Brecht dans laquelle il interprète le rôle du bandit Mackie Messer, il décide de conserver cette apparence pour incarner les personnages patibulaires auxquels il prête par la suite ses traits. Il se produit sur les différentes scènes de l’espace germanophone, à Vienne, Hanovre, Hambourg, dans le Bade-Wurtenberg et à Berlin.
Des interprétations théâtrales magistrales
Sur les planches, il impressionne le public par ses prestations, quitte à forcer le trait. Il interprète le rôle-titre exubérant de la pièce comique allemande The Snob jouée à Hambourg en 1981. Il incarne un certain nombre de figures célèbres, comme le Maure dans Othello de William Shakespeare qui lui vaut d’être comparé par les critiques au renommé acteur britannique Laurence Olivier. Il endosse sans maquillage, à l’instar de David Bowie à Londres et à l’inverse de John Hurt dans l’adaptation cinématographique de David Lynch, la personnalité de Joseph Merrick dit "L’Homme éléphant" dans la pièce mise en scène par Bernard Pomerance à Vienne, s’attachant à en exprimer l’humanité en souffrance, faisant ressentir sa condition physique douloureuse au travers de sa bouche déformée et de son corps tordu, ce qui lui vaut en 1982 d’être récompensé par l’obtention de la médaille Kainz.
En 1990, il met en scène un classique espagnol, la comédie Ritter von Mirakle dont il interprète aussi le rôle principal, choisissant de privilégier l’efficacité, le caractère extravagant du personnage et une vision satirique de la société, plutôt que les subtilités poétiques de l’œuvre originale, El caballero de Olmedo écrit en 1641 par Félix Lope de Vega Carpio – ce changement d’optique peut lointainement faire écho pour le spectateur français au drame romantique Ruy Blas, pièce de théâtre en alexandrins de Victor Hugo que Gérard Oury a transformée en comédie centrée autour de la vedette Louis de Funès, lequel s’inspirait visiblement du personnage éponyme de L‘Avare de Molière que celui-là incarnera réellement par la suite dans sa propre adaptation littérale de la pièce. Le personnage de Luzmann, un héros romantique dans l’œuvre originelle, devient sous les traits de Wilfried Baasner un personnage de chevalier ambitieux qui se rend à Rome en quête de prestige et de reconnaissance, mais ses attentes étant déçues, il recourt à la corruption dans sa quête de pouvoir. On retrouve ensuite Luzmann en tant qu’archétype dans différentes époques successives jusque dans l’Espagne de Franco, cherchant toujours à coller aux figures d’autorité afin d’aspirer à une ascension sociale à laquelle il ne parvient jamais réellement à accéder.


Des apparitions ponctuelles mémorables dans des séries policières
L’acteur a su forger un personnage qui ne passe pas inaperçu et l’audiovisuel, notamment la télévision allemande, s’intéressa particulièrement au début des années 1980 à cette figure reconnaissable, qui était apparue pour la première fois sur les écrans en 1962 à l’occasion d’une adaptation filmée du Tartuffe de Molière aux côtés de Rolf Schimpf – lequel prêtera son visage au héros éponyme de l’autre série policière produite par Herbert Reinecker, Le renard (Der Alte) après avoir succédé au premier titulaire Siegfried Lowitz. Cependant, à la manière du comique français Louis de Funès qui dans la dernière partie de sa carrière confia regretter qu’on l’ait trop souvent cantonné au "produit" qu’il avait façonné au fil des ans, celui du petit homme mesquin que ses colères exacerbées rendaient ridicule, Wilfried Baasner fut peut-être quelque peu prisonnier à l’écran de l’image qu’il s’était donnée, les producteurs faisant habituellement appel à lui pour qu’il réitère le même type de personnage détestable au risque de jouer les utilités dans des œuvres certainement moins ambitieuses que les grands rôles qui lui ont été attribués sur les planches. Les médias audiovisuels lui confièrent ainsi nombre de personnages inquiétants et on le voit notamment apparaître dans des séries policières allemandes, parfois à l’occasion de courts rôles qui pimentent l’action de manière périphérique, comme son chef cuisinier irascible Diedrichs dans le 185 ème épisode de la première saison de la série Tatort, rétif à collaborer avec la police qui vient perturber son service, offrant un concentré de grimaces et de hurlements qui ne le font pas passer inaperçu malgré la brièveté de ses apparitions.
Dans Inspecteur Derrick, Wilfried Baasner compose à un an d’écart deux personnages maléfiques qui imprègnent tout l’épisode – il ne manque peut-être à ses incarnations que la trouble fascination que suscite un Kurtwood Smith dans son archétype du Mal pour son rôle de Clarence Bodicker dans le film Robocop, quand l’acteur allemand convoque principalement un effroi hypnotique. Ce que l’acteur a de fascinant est la force inébranlable qu’il dégage, tel un bloc de granit.
Pour sa première participation à la série, Nuit blanche, (Lange Nacht für Derrick) en 1985, il est vu uniquement dans deux séquences au début et à la fin de l’épisode, lesquelles totalisent une durée totale inférieure à deux minutes. L’histoire repose essentiellement sur les investigations de l'Inspecteur Derrick et de ses collaborateurs qui ne disposent que d’une seule nuit pour trouver les complices du détenu Rotter, faute de quoi la fille séquestrée de l’avocat du criminel en attente de jugement, jouée par Marion Kracht (ultérieurement psychologue récurrente dans la série), sera assassinée si celui-ci ne remet pas à son client préalablement à son procès semblant perdu d’avance une arme à feu devant lui permettre de s’enfuir. Cependant, son ombre maléfique plane sur toute la durée de l’intrigue, concrétisant la menace d’une manière tangible, à tel point qu’on s’imaginerait presque avoir vu une scène supplémentaire montrant l’avocat visitant le détenu dans sa cellule, celui-ci lui réitérant le terrible chantage dont sa fille est l’objet – d’autant que Maître Bomann suggère en vain à Derrick la possibilité de lui remettre une arme rendue non opérationnelle, mais cette séquence potentielle n’existe pas y compris dans la version allemande originelle plus longue ; c’est dire la prégnance de l’interprète. Le personnage de Strobel (Christian Kohlund) déclare au sujet de Rotter « c'est une bête dangereuse », terme lui déniant son humanité qui rappelle l’expression « une sorte de monstre » employée par Derrick à propos du criminel incarné par Peter Kuiper, un autre acteur impressionnant, dans Le sous-locataire. Lors du premier dialogue, dans lequel l’accusé menace son avocat, Baasner est filmé en très gros plan tandis que Maître Bomann joué par Klaus Schwartzkopf est vu de plus loin, procédé utilisé dans des films comme Le Voleur de Badgad de 1936, Ulysse, Dr Cyclops ou encore Les Voyages de Gulliver pour figurer des personnages supposés géants, de manière à amener ici le spectateur à se représenter subjectivement la présence écrasante du criminel et faire ressortir encore davantage le contraste entre la taille des deux interlocuteurs. La pression est si intense que la collaboratrice, et maîtresse officieuse, du célèbre avocat finit par s’effondrer psychologiquement en même temps que l’épouse et mère de la jeune fille enlevée.
Dans Une longue journée l’année suivante, Wilfried Baasner assume remarquablement le caractère terrifiant de son personnage, Koller, et il porte réellement l’épisode, tous les autres, comparses, famille prise en otage et l’Inspecteur Derrick lui-même, étant suspendus à ses actes, contraints à une passivité forcée et au mieux à tenter d’anticiper ses réactions. Un autre acteur aurait pu représenter simplement un personnage détestable, mais Baasner, lui, occupe chaque plan sans doute grâce à son expressivité et à sa gestuelle, nous sommes à l’instar de ses complices attentifs à toutes ses attitudes, à ses changements de comportement et au moindre haussement de ton, tout en nous sentant conjointement anxieux pour les captifs maintenus sous le joug de la terreur, en raison même du péril permanent qu’il représente pour eux, d’autant qu’on l’a vu abattre froidement un client dans la banque qu’il a braquée un peu plus tôt et qu’on sait donc de quoi il peut être capable sous le coup d’un emportement, ce jusqu’au dénouement libérateur mettant enfin un terme au climat d’angoisse insoutenable. Le lecteur lira avec profit la parution de septembre 2025 dans laquelle l’épisode a été analysé, et plus particulièrement pour ce qui concerne la psychologie du personnage qu’il a si puissamment incarné.
La figure de méchant archétypal que compose Wilfried Baasner est utilisée de manière tout à fait appropriée dans ces deux épisodes de la série Inspecteur Derrick. Parce qu’il incarne la brute sans concession, quelque peu à la manière des ogres des contes, ses personnages ne peuvent qu’inspirer la crainte et ne sont guère susceptibles de susciter la moindre sympathie chez tout spectateur normalement constitué. De ce fait, les épilogues qui le montrent mis en échec sont d’autant plus marquants qu’ils viennent enfin désamorcer la tension, nous laissant croire, le temps de la fiction, que le Mal peut être défait.
Un pittoresque "JR" germanique
De 1987 à 1990, l’acteur devint la vedette sulfureuse du feuilleton La dynastie des Guldenburg (Das Erbe der Guldenburgs), un des programmes les plus populaires dans l’Allemagne réunifiée ; il interprète le publicitaire Achim Lauritzen dont le mariage avec Evelyn van Guldenburg (Iris Berben, apparue à plusieurs reprises dans Inspecteur Derrick) lui permet d’infiltrer une famille aisée, s’avérant en fait être un émissaire de la compagnie de production de bière concurrente, la Balbeck ; à l’imitation du JR joué par Larry Hagman dans la populaire série américaine Dallas construite sur le même modèle avec la concurrence entre deux riches familles et un héros antipathique, l’intérêt du public repose sur ce personnage retors qu’il incarne, mais contrairement à ce dernier toujours un peu guindé et cynique, il n’hésite pas à se montrer exubérant et à revêtir à l’occasion de fêtes des tenues extravagantes, donnant tous les gages d’une bonne intégration dans la famille pour mieux dissimuler ses mobiles sournois. En 2017, le critique Heindrik Steinkuhl qui rend compte du programme estime que les actrices des Guldenburgs, et notamment Christiane Hörbiger et Iris Berben en héritière fragile psychologiquement, composaient des personnages marquants, mais distingue tout particulièrement Wilfried Baasner incarnant « un méchant exceptionnel », « une figure aussi folle d’un Méphisto tel qu’on n’en avait jamais vu auparavant et qu’on n’en a plus revu depuis » La série rencontra suffisamment de succès en Allemagne, en Roumanie et en Hongrie pour que les deux marques de bière imaginaires censées être produites dans les deux brasseries, dont celle où a réellement été tournée la série servant de cadre à l’histoire, soient un temps pressées et vendues aux inconditionnels du programme.
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