jeudi 20 mars 2025

DISCUSSION AVEC LE FAN FRANCAIS NUMERO 1 - Troisième partie


Fabrice apprécie que dans le Dictionnaire de la télévision française dont il a fait l'acquisition, la série allemande Inspecteur Derrick ne soit pas oubliée.

Maintenant que le lecteur a pu se familiariser avec la série Inspecteur Derrick au travers de cette longue conversation entre connaisseurs qu’on espère enrichissante, nous allons nous interroger plus précisément dans cette dernière partie de l’entretien sur la vision que son unique scénariste Herbert Reinecker donne de la société.

Question d’interprétation

- Est-ce qu'un des thèmes principaux de la série ne serait pas la solitude qui touche un nombre croissant de personnes dans une société en voie de perdre ses repères traditionnels, lesquels structuraient la vie depuis l'après-guerre - déjà dans Der Kommissar qui a précédé Inspecteur Derrick, Herbert Reinecker semblait porter un regard critique sur la libéralisation des mœurs ?

- Il est vrai qu’une bonne partie des personnages dépeints dans la série sont seuls, à commencer par Derrick, qui n’a pour seul ami que Klein (nota : deux épisodes plus particulièrement centrés sur ce sujet, À cœur perdu et La vérité, seront évoqués plus en détail sur ce site). Je pense aussi que nombre des personnages de la série ont développé des addictions telle que la drogue et qu’on a alors profité d’eux, car ils sont seuls, vulnérables. J’ajoute pour ma part que les jeunes femmes qu’on voit se prostituer ne sont pas seulement en quête d’argent, mais recherchent aussi une forme de contact humain (nota : ce qui est au moins le cas d’une partie des clients, dont certains veulent avant tout parler avec quelqu'un). La Guerre et ses millions de morts (nota : il est vrai que dans les années 1970, une partie de la jeune génération s’est mise à demander des comptes à celle des pères et des grands-pères quant à leur rôle sous le 3ème Reich, les accusant d’avoir participé au conflit, à des actes terribles ou à défaut d’avoir servilement obéi aux ordres inhumains du pouvoir) et le Mur de Berlin (nota : qui avec le "Rideau de fer" a coupé l’Allemagne en deux et séparé nombre de membres de familles) peuvent aussi avoir contribué à isoler les individus dans une Allemagne fragilisée par ces évènements.


Le mur qui séparait Berlin en deux aires hermétiques à l'arrière-plan du film fantastique Possession d'Andrzej Zulawski en 1981, et qui symbolise un matérialisme susceptible de saper les fondements des sentiments(*). On y retrouve l'acteur allemand Heinz Bennent apparu à plusieurs reprises dans la série Inspecteur Derrick.

- Mais est-ce que Reinecker ne laisse pas entendre, comme nombre de criminologues contemporains, qu’on observe un recul croissant des valeurs morales, au nom de la recherche de satisfactions matérielles immédiates, qu’il faut pour certains obtenir tout immédiatement, comme pour ceux qui trafiquent de la drogue au risque de la vie des autres voire de la leur, car ils ne vivent que pour l’instant, en résumé qu’ils ne font pas que violer la loi en connaissance de cause comme les anciens gangsters mais qu’ils en dénient les fondements même, se situant pour reprendre la fameuse expression du philosophe Nietzsche « au-delà du Bien et du Mal » ?

- Je n’établirais pas une distinction aussi nette, car la série montre qu’il existe une grande variété de profils criminels différents, certains n'ont aucune conscience tandis que d’autres éprouvent des regrets, par exemple lorsqu'ils ont été influencés par quelqu'un – l’épisode La sixième allumette en fournit un exemple (nota : on peut bien sûr aussi penser à L’as de Karo précité). Commettre un meurtre ou tout type de crime est inhérent à la nature humaine.

- Est-ce qu’en définitive, le principal sujet d’Inspecteur Derrick n'est pas le thème de la responsabilité morale, des conséquences de nos actes ou même de notre indifférence ?

- On peut le penser, car l’Inspecteur Derrick est parfois du genre moralisateur, quand certains assassinats qu’il considère perpétrés par pur sadisme le mettent hors de lui. Mais ce sont les personnes qui s’évertuent à couvrir les crimes qui l’énervent le plus. Ainsi, dans l’épisode Le lendemain du crime, le père à la maîtrise absolue, joué par Alexander Kerst, exaspère le policier par son obstination à couvrir son fils, ce qui l’amène à lui asséner ainsi qu’à son ex-épouse qu’ils sont encore plus blâmables que le meurtrier, lequel culpabilise de son meurtre commis par jalousie amoureuse. Derrick attend parfois que les criminels avouent, car il pressent que les meurtriers occasionnels éprouvent des difficultés à supporter leur responsabilité, c’est le cas notamment dans l’épisode La fête (nota : dans cet épisode exemplaire, Derrick est convaincu que sous l’emprise de l’alcool, un homme joué par Siegfried Lowitz a tenté d’abuser puis a étouffé involontairement pour l’empêcher de crier sa future belle-fille, mais il ne dispose pas de preuve irréfutable, aussi, il va sans cesse revenir à la charge pour le tenailler jusqu’à ce qu’il s’effondre psychologiquement, c’est presque de la maïeutique au sens de Socrate, un accouchement difficile mené à son terme pour faire enfin surgir la vérité, dans un épilogue marquant dans lequel le coupable est sur le point de mettre fin à ses jours). Le policier créé par Herbert Reinecker s’obstine à croire que la plupart des criminels ont une conscience.

Dans Le lendemain du crime, l'Inspecteur Derrick s'indigne que les parents du meurtrier, responsable d'un crime passionnel, fassent de faux témoignages afin de soustraire leur fils à sa juste punition.


Sous l'effet de l'alcool, un homme (Siegried Lowitz) se laisse aller à un débordement d'affection inopportun envers sa future belle-fille, une perte de maîtrise aux conséquences tragiques, dans le troisième épisode de la série Inspecteur DerrickLa fête.

- Cette série te touche-t-elle plus personnellement que d'autres parmi toutes celles que tu visionnes ?

- Je ne peux pas établir précisément de comparatif avec Inspecteur Derrick au vu de la centaine de séries que j’ai déjà regardées, mais j’éprouve de l’affection pour elle, j’ai plaisir à la retrouver et je ne m’en lasserai jamais, par nostalgie ainsi que pour d’autres raisons que j’ai évoquées dans les réponses précédentes de cet entretien.

- Est-ce que tu n’as pas eu quelquefois dans tes évocations des épisodes la tentation de te laisser conduire par ta propre sensibilité voire subjectivité concernant les conclusions des épisodes ou la nature des relations entre les protagonistes, par exemple en décelant parfois de l’homosexualité comme dans Bavure ? Le lien dans cet épisode entre les deux auteurs d’escroqueries au mariage est indéniablement fort, quasi-fusionnel, mais cela reste au niveau de l’implicite, ne crois-tu pas que cela pourrait demeurer dans les limites d’une sorte de camaraderie fraternelle ? Dans Une famille unie, pour rester dans le cadre de la douzième saison, j’ai bien relevé les rapports compliqués entre le père chômeur interprété par Henry Van Lick et sa fille cantonnée au fauteuil roulant depuis un an, lequel passe alternativement de l’irritation devant la condition d’Anna qui requiert son intervention fréquente à une certaine affection, mais je n’ai jamais songé à une relation incestueuse même lorsqu’il la sèche après qu’elle a enduré une averse, comme le fait tout parent attentionné. 

    Autre exemple encore qui se différencie de mon approche plus prudente (j’ai chroniqué un millier de films relevant de l’imaginaire dans une Histoire du genre en un tome qui devait initialement paraître chez Encrage, en m’efforçant de ne baser mes analyses que sur le contenu objectif des œuvres, voire sur les déclarations des metteurs en scène afin de veiller à ne pas me laisser aller à mes propres interprétations), tu laisses fortement entendre qu’à la fin de l’épisode Lena, la belle-sœur muette et revêche s’apprête à entamer une liaison amoureuse avec le veuf auquel son témoignage a apporté un alibi l’innocentant. C’est effectivement une possibilité, mais pour ma part, j’ai simplement perçu factuellement que l’animosité entre les deux parents débouchait finalement sur un rapprochement ressoudant la famille, libre à chacun d’imaginer que ces rapports puissent ultérieurement changer de nature, ne crois-tu pas ?

Les relations ombrageuses mais non dénuées d'affection entre un père, Walter Bohl (Henry Van Lyck) et sa fille handicapée Anna (Beate Finckh).

- Dans une série comme Inspecteur Derrick qui dresse des portraits d’êtres humains, chaque spectateur peut y percevoir quelque chose de différent. Dans tous ces exemples, ma sensibilité m’amène effectivement à interpréter dans un sens particulier la nature des personnages et les relations s’élaborant entre eux, car en tant qu’être humain, je suis effectivement aussi sujet à la subjectivité. Dans Bavure, qui me touche particulièrement – Hans-Georg Panczak y est sensationnel – j’y décèle clairement de l’homosexualité entre les deux complices et évidemment, même à l’époque, il n’était pas évident de montrer franchement sur le petit écran un échange de baiser entre deux hommes sans parler de relations intimes explicites, et je doute que la chaîne qui programmait la série aurait autorisé les auteurs à concrétiser de telles séquences**. Je suis assez heureux d’ailleurs que Reinecker ait été plutôt tolérant quant à l‘existence de différents genres de sexualité. Dans l’épisode Lena que j’aime également beaucoup, il s’agit là aussi de mon ressenti personnel et je crois que Derrick et Klein qui assistent aux retrouvailles entre le personnage principal et son beau-frère innocenté et libéré ressentent que leurs rapports débouchent vraiment sur une dimension sentimentale, belle et sincère (nota : l’épisode a été détaillé ici en mars 2023).


Roland Marks (Hans-Georg Panczak) essuie une larme sur le visage de son complice Ingo Steltner (Thomas Astan) qui épluche des oignons, un geste délicat en lequel Fabrice décèle une forte ambiguïté.

- Il peut arriver que nos interprétations tendent presque à s’opposer : dans Mort d’un fan, qu’on détaillera prochainement ici, tu réserves toute ta compassion à la jeune fille assassinée, je dois concéder pour ma part que j’ai trouvé son attitude à l’égard de son compagnon tout à fait odieuse, et que j’ai davantage de compréhension pour le jeune homme délibérément humilié, ainsi que pour le salarié de la vedette ayant connu la même triste infortune précédemment et qui a tenté de le faire disculper, sans doute par identification au travers de l’épreuve commune, et peut-être aussi par vengeance opportuniste à l’encontre du chanteur séducteur responsable de leur malheur commun. Je les ai vus comme les seuls personnages pouvant exciper d’une certaine sensibilité, voire un peu touchants, contrastant avec la peinture sans concession du milieu du show business et de son écosystème, avec notamment le manager cynique, la vedette jouissant sans scrupules de sa gloire, la groupie écervelée prenant un plaisir sadique à humilier celui qui l’aime – on pourrait par ailleurs même ajouter le père sans état d’âme du meurtrier, dont le mépris pour la jeune victime se trouve cependant confortée par les agissements de celle-là. Comment expliquer une telle différence de lecture alors que la vision du scénariste est assez structurée et souvent signifiante ? Pourrait-on envisager que pour Reinecker, la jeune femme soit à la fois coupable de par son inconduite vis-à-vis de l’homme qui l’aime et qu’elle prend un plaisir insistant à rabaisser, et en même temps victime manipulée par le système du vedettariat qui alimente l’hystérie du public féminin pour en tirer un bénéfice financier assuré (on peut penser à l’époque à laquelle des entreprises de marketing créaient artificiellement des groupes de jeunes chanteurs destinés essentiellement à séduire des adolescentes pour leur faire acheter en masse des disques préformatés ?)

- Il n’y a rien d’illogique à avoir parfois une opinion divergente. Je pense aussi que lorsqu’on se reconnaît dans un personnage, on est davantage enclin à prendre son parti, c’est évident. Comme j’ai eu l’occasion de l’indiquer précédemment, je me sens vraiment très proche de la jeune femme de Mort d’un fan, car je sais ce que signifie être un admirateur inconditionnel, ce qu’on ressent lorsqu’on idolâtre une célébrité au point qu’on serait prêt à tout pour elle et que plus grand-chose d’autre ne compte alors, ainsi que la perception que l’entourage n’est pas capable de comprendre cet engouement.


le scénariste

- N'y a-t-il pas quelque paradoxe à ce que le scénariste ait si bien caractérisé les protagonistes de la série, au point de faire parfois naître l'émotion chez les personnages qui sont au premier plan d'un épisode, quand on sait qu'accaparé par ses activités d'écriture, il a accordé si peu de temps à sa famille que sa fille s'en est plainte dans son autobiographie Danse avec moi Papa ?

- La vie privée du scénariste ne me regarde absolument pas.

Rita Reinecker a déploré dans sa biographie que son célèbre père qu'elle adorait l'ait trop délaissée pour se consacrer à sa carrière créative intense.

- Considères-tu que la série excipe d'une tonalité spécifique sur la manière d'aborder les sujets, que Reinecker opte pour un traitement, voire un angle qui lui est propre et facilement reconnaissable ?

- Oui, je pense qu’il est possible de reconnaître une vraie marque dans son écriture, cependant, s’il avait signé des épisodes des séries Le renard ou Alerte cobra, je n’aurais pas forcément été en mesure de m’exclamer: « Oh c’est évidemment Reinecker qui a écrit cela ! » (sourire).

- Étant donné que la série qui s'étale sur plusieurs décennies procède de la même équipe (scénariste, producteurs, interprètes principaux, ainsi que des réalisateurs et seconds rôles récurrents), estimes tu qu'il existe plusieurs périodes, des "saisons" qu'on pourrait distinguer les unes des autres ou considères tu qu'il existe une vraie unicité ?

- Je pense pas qu’il y ait eu différentes périodes, mais au milieu des années 80, on observe des changements récurrents au niveau de la distribution des seconds rôles, ce qui s’est à un moment ressenti sur l’intensité du programme.

Pour ce qui concerne la version française, je distingue deux périodes, dans les 163 premiers épisodes, l’Inspecteur Derrick était doublé par Michel Gatineau, puis par Jean Michaud pour la suite, ces voix étant très différentes l’une de l’autre.

Jean Michaud (de son vrai nom Maurice Moïse Nataf) qui a doublé l'Inspecteur Derrick après la disparition de Michel Gatineau à partir du 164ème épisode, un changement que Fabrice estime notable quant à la personnalité prêtée au policier. Il avait aussi doublé le Commandant Adama, le chef de l'Humanité en fuite dans la première version de la série Galactica.

- Et perçois tu une évolution du scénariste au fil du temps, du premier au dernier épisode, sur la scénarisation, c’est-à dire la forme du récit, ou sur le fond de son inspiration (l’écrivain suisse Thomas Sandoz qui l’a rencontré affirme que son passé a fini par le hanter, alimentant chez l’auteur le thème de la culpabilité) ?

- Oui, dans les dernières saisons, il parle nettement plus de religion, de croyance (les épisodes mettant en scène des prêtres deviennent une récurrence), ce qui m’a assez ennuyé, car je ne suis pas du tout porté sur le sujet. Il a aussi complètement délaissé l’action, au détriment d’Horst Tappert qui, on le sait, aurait tellement préféré tourner des scènes d’action ! (sourire).

"Quand le réalisateur crie : "Action !", c'est vite dit..."

- Tu indiques n'éprouver aucun intérêt pour la religion, mais ne crois-tu pas qu'on pourrait déceler une certaine vision chrétienne sous-jacente dans la série, notamment par la manière dont elle interroge les relations entre les êtres ?

- On sait que Reinecker, dans les dernières années de la série, pensait beaucoup à la religion, d’où l’apparition de plus en plus fréquente de personnages de prêtres ainsi que de références à Dieu, On pouvait déjà en trouver quelquefois dans certains épisodes des années 80 comme la religieuse Sœur Hilde interprétée par Inge Meysel dans l’épisode La main de Dieu de la douzième saison (nota : on peut aussi penser au prêtre joué par Horst Franck dans Un cierge pour l’assassin, lequel est également un temps suspecté d’être l’auteur d’un assassinat afin de soustraire une jeune fille à une exploitation sexuelle), mais je ne perçois pas une plus grande imprégnation de l’ensemble de la série.

La Sœur Hilde (Inge Meyssel) incarne dans l'épisode La main de Dieu une bonne âme qui paraît déterminée à empêcher qu'un vil proxénète remette la main sur une de ses protégées.

- As-tu l'impression qu'il ait intégré des éléments de l'actualité même à minima, ou pour toi, la série est-elle en quelque sorte relativement intemporelle à la manière des tragédies shakespeariennes ?

- Même la chute du mur de Berlin n’est jamais évoquée ! Le Sida y est cependant abordé au début des années 90, ce qui était relativement audacieux. Je trouve que la série est assez intemporelle, même si naturellement la bande-son, les vêtements voir le langage des personnages s’enracinent dans l’époque du tournage.

- Penses-tu qu'il y a des sujets que Reinecker n'a pas traités et pour quelle raison – je songe pour ma part aux différents scandales dits de la vache folle – peut-être a-t-il considéré qu’il était trop éprouvant d’évoquer une tragédie si terrible ?

- Oui évidemment, et aussi à cause de son histoire personnelle. Mais c’est Sa série, donc il parlait des thèmes qui l’inspiraient. Je pense également qu’il y a d’autres sujets qu’il aurait voulu aborder mais qu’il n’a pas pu le faire, par manque de temps ou à cause du refus des acteurs (nota : on aura l’occasion de revenir sur ce point lorsque sera évoquée la fin de la série).

- Existe-t-il des thématiques que tu aurais aimé voir évoquées dans la série, qu’elles soient philosophiques ou émanant de problèmes contemporains ?

- Étant donné que je suis très sensible à la question des abus sexuels, j’aurais aimé voir plus d’épisodes en relevant, le petit nombre d’épisodes ayant abordé le sujet ne l’a pas toujours traité avec beaucoup de subtilité. J’aurais aussi apprécié de voir davantage évoquer le thème du mal-être adolescent.

- As-tu déjà eu l’occasion de voir d’autres programmes – séries ou téléfilms – imaginés par Herbert Reinecker, comme la série Der Kommissar qui préfigure Inspecteur Derrick (citée dans l’article sur la carrière de Fritz Wepper qui interprète l’adjoint dans les deux fictions) ou les téléfilms qu’il a écrits (évoqués dans les deux parties consacrées à la carrière du scénariste, "L’autre duo de Derrick"), et si oui lesquels ?

- Non, pas pour l’instant.

Der Kommissar, la première grande série policière allemande conçue par Herbert Reinecker, déjà en partenariat avec le producteur Helmur Ringelmann. 

- Comment expliquer que le scénariste qui, à l'instar de certains de ses collègues, a démontré une adhésion plus marquée au 3 ème Reich, n'a pas suscité une même opprobre que l’acteur principal (certains réalisateurs de la série ont d’ailleurs eux aussi combattu à l'Est) - ou que l’écrivain Günther Grass ; est-ce uniquement parce que Tappert personnifiait le visage d’une Allemagne respectable, rentrant dans tous les foyers et à laquelle on pouvait éventuellement s’identifier ?

- C’est parce que, comme tu dis, ce n’est pas Hernert Reinecker qu’on voit dans toute la série, mais Horst Tappert, c’est lui à l’encontre duquel se déchaîna la polémique, un procès plutôt expéditif d’ailleurs, d’autant qu’elle n’est survenue que postérieurement à son décès.

- Comment peut-on comprendre que Reinecker, qui fut un propagandiste zélé du 3ème Reich, n’a adhéré au parti nazi que très tardivement, alors que la chute du régime se dessinait déjà après le tournant de 1943 ?

- Je ne sais pas honnêtement, je ne connais pas vraiment sa vie. On ne peut pas remonter le temps et retourner lui demander (sourire).

- Que dirais-tu à ceux qui ne veulent plus entendre parler de la série en raison des informations relatives au passé de l'acteur principal durant la période de la guerre, pouvant aller jusqu’à accuser ceux qui l’apprécient et qui l’ont découverte bien avant ces révélations, d’une indifférence coupable à l’endroit des victimes de ceux qui portaient le même uniforme honni ?

- Je dirais que cet emballement me paraît excessif. Lors de la publication de mes chroniques sur les épisodes de la série, on m’a dit que j’étais le soutien d’un Nazi !  Personnellement, j’adore cet acteur et cette série, lorsque je visionne un épisode d’Inspecteur Derrick, je n’ai jamais à l’esprit ces considérations relatives à ce passé auquel ne renvoie d'aucune façon le programme de la ZDF.

L'écrivain Gûnter Grass a révélé qu'il s'était engagé volontairement dans les troupes de choc de l'appareil nazi, se heurtant alors à de violentes réactions et ayant suscité des articles et publications sur le sujet, mais contrairement à la série popularisée par Horst Tappert, laquelle, depuis l'information relative à l'uniforme qu'il a été amené à porter durant la Seconde guerre mondiale, a été retirée de la télévision française aussi bien qu'allemande, l'œuvre littéraire du premier n'a pas pour autant à ce qu'on sache était bannie des librairies.

- Penses-tu que l’onde de choc du passé de l’interprète principal ait à jamais discrédité la série en Allemagne, où comme en France elle a été bannie de la télévision, ou crois-tu qu’elle demeure ancrée dans la culture populaire contemporaine du pays ?

- Inspecteur Derrick et son principal interprète demeurent très populaires en Allemagne et aussi en France, ainsi qu’en Italie ; il n’est que de lire les dizaines, centaines de commentaires sur YouTube des épisodes postés pour le constater, moi-même j’ai mis en ligne plus d’une trentaine d’épisodes et presque tous les jours, des personnes me remercient de leur donner l’occasion de revoir tel ou tel épisode.

La base d’amateurs est toujours très importante, il existe de superbes pages Facebook qui donnent à voir les lieux de tournage, les DVD – sortis après la polémique – et qui se vendent très bien.

- Quelle postérité vois-tu pour la série ? Est-elle destinée à demeurer, ou bien à rester indéfectiblement liée à son époque ?

- Inspecteur Derrick continue d’exister grâce à ses fans, anciens et nouveaux, comme toute série ayant à la fois duré longtemps et qui s’est marquée dans la culture populaire, même si son nom, hélas, restera toujours associé à un sentiment de moquerie…

Icône de la culture populaire allemande, l'Inspecteur Derrick est mis en bonne place dans cette édition allemande du magazine populaire Mad.

- Je crois savoir que tu n'as jusqu’à ce jour pas souhaité visionner le dessin parodique auquel les acteurs principaux ont cependant accepté de prêter leur voix (voir article "On n'est jamais si bien servi que par soi-même") ; est-ce que l’admiration que tu portes visiblement à Horst Tappert ne devrait pas te conduire à la regarder même si son intérêt est discutable, étant donné que l’acteur y a pris part, d’autant qu’il s’agit de sa voix originale puisque Derrick Pficht ! n’a jamais été diffusé hors d’Allemagne et de ce fait jamais doublé ?

- Je trouve que cela n’a aucun intérêt, de même que jouer au jeu vidéo de la série qui paraît tout aussi médiocre. Pour moi, Inspecteur Derrick, c’est uniquement la série télévisée, rien d’autre. Si on est désireux de voir des parodies de la série, on peut également regarder des épisodes du dessin animé « Les Zinzins de l’espace », c’est sympathique et pas bien méchant.


Il est fort peu probable que Fabrice ajoute un jour à ses chroniques détaillées de l'ensemble des épisodes de la série sur le site des Avengers un compte-rendu du dessin animé Derrick Pflicht ! uniquement diffusé en allemand, dont on voit ici la représentation des deux détectives auxquels la série est identifiée, avec le rôle-titre à droite curieusement doté d'un bonnet rouge qui lui donne un petit air du célèbre Comandant Cousteau... Les curieux pourront en revanche toujours se reporter à l'évocation qui a été faite de cette adaptation à laquelle les deux acteurs ont prêté leur propre voix dans l'article d'avril 2022 (***).

- Il avait été question d'un film avec le personnage de Derrick confié à Thierry Lhermitte, sans doute sur un registre ironique. Penses-tu que la série Inspecteur Derrick est intouchable, ou pourrais-tu à la rigueur concevoir une œuvre s'inspirant de son esprit, et sous quelles conditions ?

- Comme je l’ai dis plus haut, l’incarnation de Derrick, c’est Horst Tappert, tout comme Columbo, c’est Peter Falk. Ce sont des personnages associés à un visage. D’ailleurs, le film avec Thierry Lhermitte a été abandonné faute d’intérêt – Derrick n’est pas énormément populaire en France.

L'acteur français Thierry Lhermitte en 2022, annonçant que le film qui devait s'inspirer d'Inspecteur Derrick ne se fera pas faute d'avoir pu obtenir un financement. La vedette aurait vraisemblablement prêté son air malicieux quoique parfois pince sans rire au personnage pour cette version parodique qui aurait également comporté sa complice Josiane Balasko incarnant la Chancelière allemande Merkel, pour ce qui ne se serait sans aucun doute pas apparenté à un véritable hommage.

Ce que je pourrais accepter, ce serait un film allemand avec un acteur ayant une certaine ressemblance physique avec Tappert, mais c’est tout.

- Il a été expliqué dans l’introduction de ce blog qu’il avait été créé postérieurement à tes chroniques afin de contribuer à défendre une série singulière souvent moquée, avec le projet qu’il puisse être complémentaire du travail que tu avais réalisé, au travers de divers angles qu’on pourrait qualifier de transversaux. Il est logique de consulter en premier le site des Avengers pour y retrouver chacun des épisodes de la série dont tu rends compte (je lis toujours ta chronique après avoir visionné un épisode, afin d’y retrouver ton analyse et ton avis). Que pourrais-tu dire pour inciter les lecteurs à se rendre également sur Rendez-nous Derrick.blogspot.com, afin de démontrer l’utilité de son existence ?

- Disons que mes chroniques des épisodes consistent principalement en des résumés détaillés, avec un ton relativement neutre, le plus souvent impersonnel – à l’exception des épisodes qui m’ont vraiment touchés, alors que ton travail sur ton blog, c’est beaucoup plus pointu, recherché, personnel, fouillé.

- Merci beaucoup de ces compliments, J’espère que ceux qui s’intéressent à la création d’Herbet Reinecker trouveront effectivement enrichissant de consulter les deux sites, qui s’attachent à être le plus complet possible, chacun dans son ou ses domaines spécifiques. Je rappelle aux lecteurs du présent site qu’ils sont libres de commenter les articles, dans la limite de la civilité et du caractère constructif des remarques – il existe suffisamment de pages internet qui se cantonnent à la facilité de l’ironie, ainsi naturellement que du respect du cadre de la loi, l’auteur se devant d’effacer à posteriori des commentaires qui y contreviendraient manifestement.

Remercions le Fan numéro 1 d’avoir répondu aux questions du Fan numéro 2 et espérons que cette discussion aura intéressé les lecteurs.

- Merci à toi pour toutes ces questions et je reste modeste quant à mon statut de "Fan numéro 1"😀

*

(*) On peut notamment lire à ce sujet ce petit article analytique : 

http://creatures-imagination.blogspot.com/2016/03/lamour-monstrueux.html

(**)  Il y a cependant eu 1977 le film allemand La Conséquence réalisé en 1977 par le futur réalisateur du Bateau et de L'Histoire sans fin sur lequel on peut lire un long hommage :

http://creatures-imagination.blogspot.com/2022/09/nul-nest-prophete-en-son-pays.html

(***) On peut notamment lire à ce sujet ce petit article analytique : 

 http://rendez-nousderrick.blogspot.com/2022/04/on-nest-jamais-si-bien-servi-que-par.html



jeudi 5 décembre 2024

DISCUSSION AVEC LE FAN FRANCAIS NUMERO 1 - Deuxième partie

Fabrice présentant un DVD d'épisodes d'une autre de ses séries préférées, Brokenwood.

Dans la poursuite de l’entretien avec Fabrice Joël Françoise qui a chroniqué la série Inspecteur Derrick pour le site "The Avengers", sont notamment évoquées la place de la création d’Herbert Reinecker dans l’univers des séries télévisées policières ainsi que la représentation que le scénariste y donne des criminels.


les séries analogues

- Décèles-tu par rapport aux séries similaires comme Tatort, Un cas pour deux ou Le renard (cette dernière aussi produite par Helmut Ringelmann comme évoqué dans les articles "L'autre duo de Derrick") une spécificité de la réalisation, du montage, de la photographie comme tu l’as relevé ponctuellement à propos de l'épisode Le Chemin à travers bois ?

- À l’époque des premiers épisodes de Tatort ou de l’épisode Le chemin à travers bois, je pense que l’Allemagne visait un souci de réalisme dans ses séries, que ses fictions montrent une certaine réalité sociale, donc la réalisation façon documentaire, crue, en 16 mm, collait parfaitement. Mais concernant Un cas pour deux (lancée en 1981), étant donné que c’est une série d’action, moins réaliste, le rythme était plus soutenu et la réalisation plutôt impersonnelle. Cela dépend au final du ton de la série ainsi que de l’époque.

- Plus globalement, est-ce que tu distinguerais un style identifiable pour les séries policières allemandes par rapport aux équivalents français, anglais et américains – je pense notamment à certaines séries britanniques policières récentes très populaires en France comme Inspecteur Barnaby ou Inspecteur Frost ?

L'inspecteur Frost (le titre original de la série éponyme est un peu humoristique, A touch of Frost, "frost" signifiant "froid" en anglais). 

- La qualité de la distribution, pour commencer, comme il a été dit plus haut, est tout à fait notable, puis il y a quelque chose de plus brut dans les séries allemandes, en tout cas entre les années 70 et 90, de moins formaté, ce qui permet aux acteurs et aux personnages d’exister beaucoup plus que dans les séries plus récentes, lesquelles sont pour moi porteuses de clichés et recèlent nettement moins de profondeur.

- Que dirais-tu à quelqu’un qui prétendrait qu’Inspecteur Derrick n’est qu’une série policière allemande parmi toutes les autres précitées, qu’elle n’est pas réellement si singulière ? J’ai regardé nombre d’épisodes de Siska, une série initiée par Herbert Reinecker qui en a aussi écrit les quatre premières histoires, c’est un programme de qualité, mais sans doute en deçà d’Inspecteur Derrick, je ne me souviens guère réellement que d’un seul épisode.

- Inspecteur Derrick, c’est une série unique, parce qu’elle est très riche philosophiquement, qu’elle prend son temps avec ses personnages – ce que la plupart des séries américaines ne font quasiment jamais, même si on ne les voit pratiquement toujours que dans un seul épisode. On apprend des choses sur les êtres humains dans la série, on peut aller jusqu’à y trouver un reflet de ce que nous sommes si on est vraiment honnête avec soi-même. Quant à Siska dont j’apprécie les cinq premières saisons, elle s’apparente à Un cas pour deux, avec plus d’action, de violence, en quelque sorte plus "moderne" à la manière des premiers épisodes d’Inspecteur Derrick.

Peter Kremer (à droite) dans le rôle-titre de la série Siska, au côté du commissaire Jacob Hahne interprété par Werner Schnitzer, qui incarnait le frère du petit escroc évadé malgré lui dans le célèbre épisode Pricker de la série Inspecteur Derrick qui a été détaillé ici en juillet 2024.

- Pourrait-on dire que la série Maigret est plus sociologique et la série Inspecteur Derrick plus psychologique voire philosophique ? Et en ce cas, l'attribuerais-tu à une différence culturelle - on sait que le monde du travail germanique est traditionnellement moins porté sur la conflictualité, dont moins spontanément enclin à opposer les milieux sociaux pour dénoncer les inégalités ?

- Pour moi, Maigret – j’ai vu une grande partie des épisodes de la série avec Jean Richard – c’est une série surtout portée par son personnage éponyme, rassurant, qui connaît tout le monde, et surtout qui vit à Paris où règne une autre mentalité qu’à Munich. Maigret est une série moins universelle qu’Inspecteur Derrick.

Jean Richard, un des interprètes sur petit écran du Commissaire Maigret imaginé par le romancier Georges Simenon, qu'on caricaturait souvent au travers de sa phrase iconique  "Fais donc monter de la bière et des sandwichs" qu'on entendait déjà dans la bouche de Jean Gabin en tant que rôle-titre dans le film Maigret tend un piège réalisé en 1958 par Jean Delannoy - on peut d'ailleurs noter que Bruno Cremer, qui incarnera beaucoup plus tard le célèbre policier de fiction, y apparaît fugitivement dans le commissariat en tant que policier.

- Toi qui t’intéresses particulièrement au doublage et qui sait son importance pour la popularité d’une série, avec des voix fameuses comme celles de Michel Roux, Francis Lax, Jacques Balutin – ces deux derniers ayant beaucoup contribué au succès en France de Starsky et Hutch, sais-tu pourquoi il n’y en a guère qui aient participé à la série Inspecteur Derrick (on reconnaît surtout la voix de Serge Sauvion qui double le lieutenant Columbo dans la bouche du père de famille joué par Van Lyck dans l’épisode Une famille unie) ?

- Beaucoup de voix réputées ont participé à la série. Michel Gatineau, le premier comédien qui doublait Derrick était aussi la voix principale de Charles Ingalls dans La petite maison dans la prairie, on reconnaît de futures vedettes comme Pierre Laurent – le père de l’actrice prénommée Mélanie – qui a doublé beaucoup de jeunes hommes, Jean Roche (Hastings dans la série Hercule Poirot), Patrick Poivey (voix de Bruce Willis, Tom Cruise…), Francis Lax, Céline Montserrat (la voix de Julia Roberts), Inspecteur Derrick a aussi initié la carrière de William Coryn (la voix de Jackie Chan, aussi très actif sur le dessin animé South Park), etc.

Michel Gatineau prêta sa voix à l'Inspecteur Derrick incarné à l'écran par Horst Tappert pour la version française durant les 163 premiers épisodes de la série, jusqu'à sa disparition.

- Existe-t-il d'autres séries dans lesquelles les personnages propres à un épisode sont autant au premier plan – en dehors de Columbo, mais la place accordée dans celle-ci au meurtrier est nécessitée par la forme normative de l'enquête et la confrontation directe avec l'enquêteur qui suit dans un cadre parfaitement paramétré quels que soient les scénaristes qui succèdent les uns aux autres, les traits de sa personnalité ne sont principalement développés que parce qu’ils participent de l’affaire criminelle, éclairant le mobile, dévoilant un comportement significatif et ses motivations voire levant le voile sur les circonstances particulières des meurtres, là où les histoires de Reinecker s’attachent souvent à caractériser plusieurs membres de la famille pour explorer les relations interpersonnelles en tant que telles ?

- New York, section criminelle est connue pour la confrontation entre Goren, un genre de policier profiler, et les assassins souvent très intelligents.

- Pour approfondir la question, estimes-tu qu’il existe d'autres séries policières dans lesquelles l'enquête à proprement parler sert autant de prétexte pour dépeindre des situations familiales, professionnelles voire suggérer une réflexion à la manière d'un conte moral ?

- C’est souvent des séries aux épisodes à longue durée – une heure et demie – je pense à la géniale Brokenwood que je conseille vraiment, parce qu’elle aborde des sujets très sensibles (comme le viol) et d’actualité, et puis il y a de vrais personnages, écorchés vifs et avec un humour bien déjanté.

- En dehors de Columbo et parfois d’Inspecteur Derrick, y a-t-il d'autres séries dans lesquelles le coupable est connu du spectateur dès le début ?

- C’est devenu une mode de copier cela. C'est parfois le cas dans New York, section criminelle que j’ai déjà citée, et la série française Crimes parfaits a repris ce format, mais je n’ai jamais regardé cette dernière.

Un lot de DVD proposant un florilège d'épisodes de séries allemandes, Siska qui a succédé à Inspecteur Derrick, figurée juste en dessous, en haut à gauche Le Renard et en bas Tatort, qui se rapproche le plus de séries américaines récentes mettant l'accent sur l'enquête technique et la médecine légale, avec des épisodes se déroulant dans différentes villes allemandes ; les trois premières séries ont toutes été produite par Helmut Ringelmann - le lecteur intéressé peut prendre connaissance de sa carrière détaillée sur ce site dans l'article en deux parties "L'autre duo de Derrick", parues en septembre 2021 et février 2022.


La représentation des criminels

- Tu évoquais parmi tes centres d’intérêt pour la série Inspecteur Derrick l’attention qu’elle porte à la nature des criminels, à ce qui fait que quelqu’un passe à l’acte, comme l’assassin à priori insoupçonnable du Chemin à travers bois (nota : il a été le premier des épisodes détaillés sur le présent site en janvier 2023) ?

- Dans presque toute la série, il y a une réflexion sur la culpabilité, je pense que dans Inspecteur Derrick, la plupart des criminels ont une conscience, sont presque eux-mêmes les "victimes" de leurs pulsions de meurtre. Qu’est ce qui mène au meurtre ? Toute la série, je pense est une méditation là-dessus. Je crois que tout le monde peut tuer, plusieurs fois, la série Inspecteur Derrick rappelle que le meurtre est un acte universel, qu’il y a toujours et qu’il y aura toujours des meurtres.

- Perçois-tu une tendance générale du scénariste à présenter des personnages plutôt tranchés comme ses représentations de gangsters qui sont souvent fort patibulaires, ou bien au contraire à maintenir une certaine ambivalence chez ses protagonistes?

- À l’exception des épisodes centrés sur l’action, ou faisant apparaître des personnages tels que ceux incarnés par Dirk Galuba (sourire) et autres criminels vraiment très redoutables (dealers, proxénètes), il arrive parfois que les méchants ne le soient pas totalement, des épisodes traitent de la rédemption ou en tout cas d’une tentative…

Dirk Galuba, l'interprète par excellence des truands les plus antipathiques apparaissant de manière récurrente dans la série Inspecteur Derrick, ici en assassin marri de voir échouer son plan d'évasion dans l'épisode Pricker - examiné ici en juillet 2024.

- La série met en exergue un policier désireux de se montrer infaillible et très pénétré de sa mission face aux criminels dont les dérives sont dénoncées, au point que la série est généralement présentée comme excipant une vision moralisatrice de la société, plus affirmée que dans les programmes similaires, mais ce point de vue est peut-être à nuancer légèrement d’un épisode à l’autre. La question me semble intéressante étant donné que la totalité de la série a été imaginée par le même homme, un auteur de surcroît expérimenté. Selon toi, Fabrice, le scénariste Herbert Reinecker incline-t-il ainsi plutôt à dénoncer fermement les travers qui amènent à commettre l’irréparable ainsi que ceux qui cèdent à ces penchants, ou bien à essayer de comprendre les motifs des crimes voire parfois à les excuser partiellement, lorsque Derrick prononce quelques mots de compassion à l’égard du meurtrier ? On trouve parfois des épilogues dans lesquels Stefan Derrick apparaît presque étonnamment compassionnel, d’autres au contraire où il se montre d’une extrême sévérité avec le coupable alors que son mobile est pourtant compréhensible, et il me semble que les deux cas de figures peuvent se produire dans des situations analogues. Dirais-tu que son point de vue peut varier voire se contredire d’un épisode à l’autre, et en ce cas, peut-il exister, et sur quels critères, une ligne de partage entre criminels blâmables et ceux avec lesquels il serait possible à minima de sympathiser – une question qui cela dit peut aussi se poser pour les épisodes de Columbo avec les criminels que le lieutenant considère comme légitimement punis et ceux parfois qu’il arrête à regret ?

- Je pense à l’épisode La sixième allumette, le dénouement est bouleversant, Derrick et Klein soutiennent le meurtrier, le premier commande à l’adjoint de lui appeler un avocat, celui-là s’exécute et lui répond : « C’est rare d’éprouver de la compassion pour un assassin ». Cela prouve l’humanité de Derrick, qui comme je l’ai déjà écrit, est parfois déchiré intérieurement, ça le bousille, ça l’épuise.

La Sixième allumette (Das sechste Streichholz) : Irmgard Schneider (Sissi Höfferer) tend à ses camarades des allumettes dont la plus courte doit désigner celui qui sera chargé d'abattre le vendeur de drogue à l'origine de la mort de leur amie qu'il a froidement laisser mourir après l'avoir jetée sous un pont, une horreur telle qu'Harry Klein confesse dans l'épilogue éprouver de la sympathie pour le meurtrier Konrad Vollmer (Pierre Franckh), au milieu - à son côté, dans le rôle de Rolf Heckel, un autre acteur récurrent de la série, Jacques Breuer, disparu récemment le 5 septembre 2024 à l'âge de 67 ans.

L’Inspecteur a une morale et adore son travail. Il est impitoyable envers les assassins qui commettent des meurtres gratuitement – il en est presque à noyer le meurtrier dans Le bus de minuit et il s’en prend aussi physiquement à celui de La peur (nota : il le saisit violemment par le col comme s’il allait l’étrangler, manifestement animé d’une rage vengeresse), mais il sait que, par exemple, des êtres abusés par leur jeunesse, leur innocence, leur pureté d’âme, leur naïveté peuvent être spontanément poussés à commettre un crime.


Sous le coup de l'indignation, l'Inspecteur Derrick saisit violemment par le col Erich Holler (Hartmut Becker) à la fin du Bus de minuit (Mitternachtsbus) qui a tué une fille facile qui refusait d'avorter de sa progéniture, en haut, et le mari volage assassin de sa femme, le Docteur Hertel (Hans Dieter Zeidler) dans l'épilogue de La peur (Angst), s'affranchissant de sa réserve professionnelle comme cela n'arrive guère au Lieutenant Columbo, le policier munichois révélant ainsi une implication émotionnelle dans ses enquêtes qu'il ne parvient pas toujours à contenir.

La série est beaucoup plus complexe que Columbo, elle aborde le crime sous différents angles, il existe diverses sortes dassassins représentant autant de manières d’agir pour le policier. Derrick est un être humain dans toute sa dimension, il est parfois amené à faire des choix très difficiles et tente d’agir avant tout comme un policier, mais ce n’est pas toujours simple suivant les circonstances, comme il le dit lui-même dans l’épisode Dernier rendez-vous.

- En définitive, Reinecker pourrait-il être rangé dans la catégorie des moralistes, ou bien sa morale est-elle à géométrie variable et ne permet-elle pas de tirer de ligne claire quant à l’orientation de son œuvre ? Pour demeurer dans la continuité du questionnement, il me souvient que certains épisodes semblent condamner ceux qui se laissent aller à une vie dissolue, fragilisant la famille et laissant prise à tous les vices (alcoolisme, mauvaises fréquentations, chagrin causé aux proches..), tandis que d’autres paraissent condamner les tenants d’une morale présentée comme rigide (l’absence de soutien du frère de Pricker à l’encontre du parent s’étant éloigné du droit chemin dans l’épisode éponyme, le rejet de sa belle-fille potentielle par le père de famille qui apprend son passé de prostituée dans Soeur Hilde), pouvant même aller jusqu’à l’assassinat pour "mettre fin à l’égarement d’une âme".

- Oui la série est moralisatrice, je n’adhère pas toujours pleinement aux choix des personnages, parce qu’on a toujours tendance à espérer un happy-end, mais la vie ne suit pas nécessairement ce chemin, les évènements tournent rarement bien. D’un autre côté, la série s’amuse parfois de cette société qui n’accepte pas les êtres à part, ceux qui veulent vivre d’une autre façon dans un monde aux normes préétablies.

- On sait que dans sa jeunesse, le scénariste a été un propagandiste national-socialiste très convaincu, et il est dit qu’il a fini par porter un regard critique sur cet engagement. Dirais-tu, en conclusion de ce qui précède, que la vision globale de la série, au vu des épisodes que tu as visionnés plusieurs fois, tend plutôt à condamner ceux qui se laissent entraîner à faire le mal, ou bien laisse augurer d’une certaine possibilité de rédemption ? A-t-on raison selon toi de penser, notamment au vu de la tonalité souvent sombre des épisodes, que la lecture que donne Reinecker du genre humain est pessimiste, ou dans le détail, laisse-t-il espérer que celui-ci puisse être en mesure de s’amender ?

- Reinecker laisse peu de place à la rédemption, l’épisode le plus frappant est L’as de Karo, mettant en scène un clochard alcoolique engagé pour tuer une vieille dame, avec laquelle il finit par se lier. On découvre progressivement un être bien plus cultivé que le rustre qui nous était initialement présenté. Une vraie amitié se crée entre eux, et même lorsque la vieille dame découvre qu’il a tenté de l’abattre, elle lui pardonne, ce qui n’empêche naturellement pas le tireur d’être conduit en prison en raison de son acte. Reinecker est implacable, assez cruel, mais, encore une fois, plutôt lucide. Il fait rarement des concessions aux personnages qu’il dépeint, mais ceux-là sont finalement assez proches de la plupart des individus qu’on peut rencontrer dans la réalité.

Joachen Karo (Günther Maria Halner) est dans L'as de Karo (Karo As) un pitoyable ivrogne qu'un mari désireux de se débarrasser de sa riche épouse sans recourir au divorce afin de ne pas être privé de sa fortune (comme le chef de la police de l'épisode En toute amitié de la série Columbo) engage pour abattre sa femme, Agnes Demmler (Joanna Maria Gorvin). L'homme hésite, rate sa cible et soudain repentant, entre en contact sous un faux prétexte avec sa victime convalescente, échangeant notamment sur l'œuvre de Cervantés. Après avoir appris son implication, Madame Demmler décide finalement de lui maintenir sa sympathie et décide de lui rendre visite en prison.

- En résumé, penses-tu que Reinecker a une conception éthique définie de ses sujets ou bien que ses choix sont purement pragmatiques au gré de l’écriture ?

- Je pense que son humeur pouvait varier, car il existe des épisodes très légers voire pratiquement euphoriques comme De beaux jours. Il peut passer d’un ton léger ou sombre d’un épisode à l’autre.

- Est-ce qu’on pourrait faire une lecture quelque peu sartrienne de la série, en considérant que la vision de l’auteur tend à montrer que les personnages sont souvent prisonniers des circonstances de l’existence, mais qu’ils conservent cependant une marge minimale de liberté individuelle, qu’ils gardent toujours en dernier recours la possibilité de ne pas choisir de faire le mal, en quelque sorte, qu’ils ne sont pas totalement déterminés malgré une existence contrainte ?

- Oui, mais c’est rarement le cas. Les personnages de la série qui sont essentiellement motivés par l’argent, par exemple, tentent de s’extraire d’une existence souvent modeste, et cela se termine très mal.

- Peut-on dire, et notamment au regard du dernier épisode assez fataliste, que Reinecker, même s’il réaffirme souvent l’indispensable rôle de la justice, est en même temps très sceptique quant à la capacité des autorités de réprimer réellement le crime avec efficacité, qu’au fond, sa tâche de s’efforcer de rendre le monde moins inhumain est vouée à l’échec ? (*)

- Reinecker se sert de Derrick comme figure de l’autorité, c’est lui qui est chargé de trouver les assassins. Mais que se passe-t-il après, pendant et à l’issue de leur incarcération ? Nombre d’épisodes montrent la sortie de prison d’un escroc ou d’un assassin, il a effectué sa peine, a "payé sa dette envers la société", mais ses années de prison l’ont-elles changé, et en ce cas de quelle manière ? L’ancien détenu veut souvent se venger, ou on l’incite à le faire comme dans l’épisode Paix intérieure. Je pense que Derrick est persuadé que la justice fait son travail. Reinecker n’est pas sceptique quant à la capacité des institutions de réellement réprimer le crime, car comme Derrick le dit dans l’épisode L’heure du crime : « La loi et la justice, c’est tout ce qu’on a. Ce n’est pas parfait, mais sans cela nous vivrions dans un monde d’anarchie ».

Alex Lohmann (Martin Benrath) affirme dans l'épisode Paix intérieure (Lohmanns innerer Frieden) à l'Inspecteur Derrick qu'il ne désire pas se venger de celui à la place duquel il a passé quinze ans en prison pour meurtre mais, hébergé par sa sœur, sa belle-famille n'a de cesse de le remonter en lui disant qu'il ne peut laisser impuni le vrai coupable qui a gâché sa vie. Sa sœur Helene Reichel (Christine Ostermayer) finit par s'indigner du rôle délétère de ses proches qui s'acharnent à briser chez l'ex-détenu tout son processus de résilience, notamment son mari qui se dédouane de sa responsabilité alors que c'est lui qui l'a "poussé au crime" comme elle lui assène.



Lohmann a fini par convaincre l'Inspecteur Derrick qu'il était bien innocent du meurtre pour lequel il a été jugé et le policier se montre désireux de rouvrir l'enquête en sa faveur, mais l'ex-détenu entend obtenir justice d'une manière plus radicale, laquelle par une triste ironie lui vaudra de retourner en prison pour des années, cette fois pour avoir véritablement commis un crime. 

(*) Nota : alors que le ministère de l'intérieur venait d'enjoindre les citoyens à ne pas rester passifs lors d'une agression dans les transports en commun, on apprenait qu'un courageux jeune homme de 22 ans qui était intervenu pour arrêter une altercation dans un appartement a été mortellement frappé au thorax par une jeune fille de 17 ans, triste démenti des stéréotypes féministes dogmatiques selon lesquelles "les femmes sont toujours des victimes", qui démontre aussi que, quel que soit le cadre, on ne peut s'interposer contre des violences qu'à ses propres risques et périls (source :http://www.leparisien.fr/faits-divers/un-jeune-homme-tue-au-couteau-en-haute-saone-une-suspecte-de-17-ans-interpellee-25-11-2024-NYLLJ2LY4RFNPEB3PLVUZCNVFM.php

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